En 2025, le Maroc exporte des médicaments vers plus de 70 pays. Côte d'Ivoire, Sénégal, Mali, Burkina Faso figurent parmi ses principaux débouchés en Afrique de l'Ouest francophone. Ce sont des médicaments fabriqués à Casablanca, à Rabat, à Tanger — par des industriels marocains qui couvrent aujourd'hui 70 % des besoins pharmaceutiques domestiques du pays.

Le Ghana a obtenu le niveau de maturité ML3 de l'OMS en mars 2019. Son laboratoire national de contrôle qualité des médicaments est le premier de toute l'Afrique de l'Ouest à avoir obtenu la préqualification OMS. Ses 38 fabricants locaux approvisionnent le marché ghanéen et commencent à exporter dans la sous-région.

La Côte d'Ivoire produit localement 6 % de ses médicaments, avec 5 licences de fabrication valides. Ces trois données ne sont pas trois états figés — ce sont trois positions sur une même trajectoire. Et la question qui se pose avec une acuité croissante est simple : qu'est-ce que le Maroc et le Ghana ont fait que la CI n'a pas encore fait ?

Le Maroc — soixante ans d'industrie, une leçon de politique industrielle

L'histoire pharmaceutique marocaine commence dans les années 1960. « Notre succès est né d'un cadre dans lequel les entreprises pharmaceutiques devaient produire localement — ce qui a conduit à des investissements industriels au Maroc. C'était une force considérable dans le développement du secteur », explique Mohamed Houbachi, président de l'AMMG, l'association marocaine des médicaments génériques. [DATA — Pharmaceutical Executive, Country Report Morocco]

Ce mot — "devaient" — est central. La politique marocaine des origines n'était pas une politique d'incitation. C'était une politique d'obligation : tout laboratoire étranger qui voulait vendre au Maroc devait produire au Maroc, ou passer par licence avec un producteur local. Pas une subvention. Une condition d'accès au marché.

Ce cadre a produit, décennie après décennie, une industrie locale de plus en plus solide. Il s'est ensuite transformé : « au lieu de travailler sur 100 % de production locale, les entreprises qui voulaient entrer sur le marché marocain lançaient leurs propres produits sous licence avec des laboratoires locaux. » Le modèle de licence de fabrication — exactement celui décrit dans l'épisode 14 — est devenu le standard. [DATA — Pharmaceutical Executive, Country Report Morocco]

Où en est le Maroc aujourd'hui : 70 % de la consommation pharmaceutique produite localement, ~40 usines pharmaceutiques, marché valorisé à environ 2 milliards de dollars, médicaments génériques dominants à 60 % du volume, exportations vers plus de 70 pays dont la CI. [DATA — HAC Bridgepoint, Pharmaceutical Manufacturing in Morocco, 2024]

La dynamique se confirme en 2025 : la production pharmaceutique marocaine a progressé de +28,9 % au quatrième trimestre 2025 par rapport au même trimestre de 2024, dans un contexte où la croissance manufacturière globale du pays atteignait +4 % sur l'année complète 2025. [DATA — Trading Economics, Morocco Manufacturing Production, mars 2026]

Le Maroc ne s'est pas arrêté à la production générique. En mai 2025, Cooper Pharma a signé un accord de coopération stratégique avec le groupe pharmaceutique chinois Jemincare pour co-développer des thérapeutiques avancées au Maroc. Hikma Pharmaceuticals prépare par ailleurs le lancement d'une nouvelle installation d'injectables stériles à Casablanca — dont la construction était quasi-achevée en novembre 2024 lors d'une visite d'investisseurs. Le lancement était initialement annoncé pour fin 2025 ; au 28 mai 2026, le démarrage opérationnel complet n'est pas encore confirmé publiquement. [DATA — WAM Morocco, juin 2025 ; Hikma, hikma.com/operations, mai 2026 ; Hikma, communiqué visite investisseurs, novembre 2024]

Ce que le Maroc a fait, dans l'ordre : obligation de production locale → base industrielle → politique générique explicite → zones industrielles fiscalement dédiées → montée vers les formes complexes (injectables stériles). Soixante ans. Pas vingt.

Le Ghana — la montée réglementaire la plus instructive de la sous-région

Le Ghana a pris un chemin différent. Là où le Maroc a construit par l'obligation de production locale, le Ghana a d'abord construit un régulateur crédible — et l'a utilisé comme levier d'attraction industrielle.

La FDA Ghana a atteint le niveau de maturité ML3 de l'OMS en mars 2019 — premier pays d'Afrique de l'Ouest à ce niveau. Le ML3 signifie un système réglementaire stable, bien fonctionnel et intégré, reconnu internationalement (voir épisode 11). [DATA — OMS Bureau régional pour l'Afrique, AFR-RC74-6, juillet 2024]

Le laboratoire national de contrôle qualité des médicaments ghanéen est le premier laboratoire national de West Africa à avoir obtenu la préqualification OMS pour les tests analytiques. Cela signifie que les tests conduits dans ce laboratoire sont reconnus par les agences d'achat onusiennes (UNICEF, Fonds Mondial) — ce qui change le statut réglementaire des médicaments qui y sont testés et ouvre l'accès aux marchés ONU. [DATA — ResearchGate/Ohembed Consult, Transforming Ghana's Pharmaceutical Sector, mai 2025]

La préférence nationale chiffrée : une préférence de prix de 15 % pour les produits fabriqués localement est inscrite dans le Public Procurement Act 2003, amendé en 2016. Ce mécanisme crée un plancher de demande garanti pour les fabricants locaux — exactement le signal de marché qui manque en CI. [DATA — PMC, Advancing health system strengthening in Ghana, 2022]

Sa position dans la phase 1 de AIM2030 — Africa Initiative for Medical Access and Manufacturing, le programme lancé le 13 mai 2026 à Nairobi par la Banque Mondiale, l'IFC, l'OMS et l'Union Africaine pour doubler la capacité pharmaceutique africaine d'ici 2030 — n'est pas le fruit du hasard. Le Ghana a construit, sur 20 ans, exactement les conditions que ce type de programme recherche. [DATA — Soko Directory, AIM2030 launch, 13 mai 2026]

Résultat : 38 fabricants pharmaceutiques locaux actifs au Ghana, contre 5 licences valides en CI. [DATA — Pharmchoices.com, mars 2026 ; base AIRP CI, extraction 30/03/2026 — épisode 3]

La comparaison que les chiffres imposent

Maroc Ghana Côte d'Ivoire
Production locale~70 %~30 %~6 %
Fabricants actifs~40~385
Niveau régulateur OMSML3+ML3 (2019)En dessous ML3
Labo qualité préqualifié OMSOuiOui (1er WA)Non
Préférence nationaleOuiOui (15 %)Non opérationnelle
Position AIM2030Phase 1Phase 1Absente
Exportations sous-régionalesVers CI, Sénégal...DébutNon

Les trois leçons copiables

Leçon 1 — Rendre la préférence nationale opérationnelle. Le Ghana l'a inscrite dans la loi en 2003 et renforcée en 2016. La CI a l'objectif de 30 % de production locale d'ici 2030 — mais sans mécanisme contraignant d'achat préférentiel, cet objectif reste déclaratif. La NPSP-CI doit être mandatée explicitement pour appliquer une préférence de prix (10-15 %) sur les médicaments produits localement par des sites certifiés GMP AIRP.

Leçon 2 — Préparer le laboratoire de contrôle qualité AIRP pour la préqualification OMS. Le Ghana a son laboratoire préqualifié — le premier de West Africa. La CI peut viser le deuxième. Ce n'est pas un investissement d'un milliard : de l'ordre de dizaines de millions en équipements, formation et documentation. L'impact est disproportionné par rapport au coût — il change le statut réglementaire de toute la CI.

Leçon 3 — Transformer la Zone Franche VITIB en hub pharmaceutique documenté. Le Maroc a ses zones industrielles à fiscalité dédiée. La CI a déjà la Zone Franche VITIB de Grand-Bassam, où PHARMANOVA et FOSUN sont implantés. Le signal à envoyer : publier un cadre incitatif explicite (IS réduit, exonérations douanières sur intrants pharmaceutiques, accès simplifié aux financements Afreximbank) et le faire connaître auprès des CDMOs indiens et coréens. [BENCHMARK — Maroc : IS à 15 % pendant 20 ans, exonération droits de douane intrants · Politique pharmaceutique nationale du Maroc, 2012]

Ce que les deux trajectoires disent ensemble

La souveraineté pharmaceutique se construit couche par couche : d'abord le régulateur, ensuite la demande garantie, ensuite les fabricants, ensuite l'exportation. Chaque couche rend la suivante possible.

La CI a déjà des fabricants — modestes, fragiles, mais existants. Ce qu'elle n'a pas encore, c'est le régulateur crédible et la demande garantie. Ce sont les deux couches qui viennent avant, pas après. C'est dans cet ordre que le Maroc et le Ghana ont construit. C'est dans cet ordre que la CI doit construire.

Sources : Pharmaceutical Executive, Country Report Morocco · HAC Bridgepoint, Pharmaceutical Manufacturing in Morocco, 2024 · WAM Morocco, Africa's Next Pharma Powerhouse, juin 2025 · Trading Economics, Morocco Manufacturing Production, mars 2026 · Hikma, hikma.com/operations, mai 2026 ; Hikma, communiqué visite investisseurs, novembre 2024 · Ministère de l'Industrie et du Commerce Maroc, mcinet.gov.ma · Politique pharmaceutique nationale du Maroc, Ministère de la Santé, 2012 · ResearchGate/Ohembed Consult, Transforming Ghana's Pharmaceutical Sector, mai 2025 · PMC, Advancing health system strengthening in Ghana, 2022 · OMS Bureau régional Afrique, AFR-RC74-6, juillet 2024 · Pharmchoices.com, mars 2026 · Statista, Ghana Pharmaceuticals Market, 2024 · Soko Directory, AIM2030 launch, 13 mai 2026 · Base AIRP Digital, extraction 30/03/2026

Épisode 16 ↓

L'Inde — comment on devient le pharmacien du monde en quatre décennies

La trajectoire la plus instructive pour comprendre ce que la CI peut réaliser sur un horizon de 20 à 30 ans. Dans 3 jours.

MD
Mohamed Diaby
Professionnel de l'Industrie Pharmaceutique · Auteur de la série PharmaCI
Prépa BCPST à l'INPHB (Yamoussoukro) · Ingénieur Biotechnologique en France · Formation de premier rang en Management Pharmaceutique (Grenoble École de Management). Travaille au sein d'un grand laboratoire pharmaceutique européen. Pont entre les standards de l'industrie pharmaceutique européenne et le marché ivoirien et ouest-africain. Toutes les données sont sourcées ou signalées comme projections. La santé ne supporte pas l'approximation.