Il y a une distinction que cette série n'a pas encore formulée aussi clairement : certaines décisions appartiennent au secteur privé, et d'autres appartiennent exclusivement à l'État. On ne peut pas les déléguer au marché. Ce sont des décisions politiques, au sens propre — elles nécessitent un acte législatif, réglementaire ou budgétaire signé par un ministre ou voté par l'Assemblée.

Il y a cinq de ces décisions que l'État ivoirien peut prendre maintenant. L'ordre dans lequel elles sont présentées n'est pas arbitraire. Chaque décision crée les conditions de la suivante. C'est une chaîne causale, pas une liste.

Décision 1 — Créer un coordinateur national de la production pharmaceutique locale

Avant toute décision sectorielle, il faut résoudre un problème structurel qui traverse cette série depuis l'épisode 1 : l'absence d'un pilote unique. La politique pharmaceutique ivoirienne est aujourd'hui partagée entre l'AIRP, le Ministère de la Santé, la NPSP-CI, le Ministère du Commerce, et le Ministère des Finances. Chacune a sa compétence. Aucune n'a le mandat explicite de piloter la souveraineté pharmaceutique comme projet national transversal.

Le Nigeria a résolu ce problème en créant un coordinateur national dédié, avec un mandat interministériel explicite, pour son Initiative Présidentielle visant à passer de 70 % d'importations à 70 % de production locale en cinq ans. [DATA — IFC, Answering Africa's Call for Private Investment in Pharma Manufacturing, juillet 2025 — épisode 18]

L'Éthiopie a résolu ce problème avec la NSPA-Pharma 2015 — un document signé au plus haut niveau de l'État, attribuant des responsabilités précises à chaque ministère, avec un pilote identifié et des jalons annuels. [DATA — OMS, NSPA-Pharma Ethiopia 2015-2025, juillet 2015 — épisode 17]

La décision concrète : créer, par décret présidentiel, un Comité de Pilotage de la Souveraineté Pharmaceutique, co-piloté par le Ministère de la Santé et le Ministère du Commerce, avec participation obligatoire de l'AIRP, la NPSP-CI et le Ministère des Finances. Mandat : coordonner les décisions 2 à 5 et rendre compte au Chef de l'État sur une base semestrielle. Ce n'est pas une instance de plus. C'est le mécanisme qui donne de la cohérence à tous les autres mécanismes.

Décision 2 — Amender le code des marchés publics pour inscrire la préférence nationale pharmaceutique dans la loi

La préférence nationale pharmaceutique crée la demande garantie sans laquelle aucun investisseur privé ne prendra le risque de financer une usine. Mais il y a une différence capitale entre une préférence déclarée dans une politique et une préférence inscrite dans le code des marchés publics : la première peut être contournée, la seconde est contraignante et opposable.

Le Ghana a fait cette inscription dans le Public Procurement Act 2003, amendé en 2016 — 15 % de préférence prix pour les produits fabriqués localement, applicable à tous les marchés publics. L'Éthiopie a inscrit 25 % de préférence prix plus 30 % d'avance de paiement. Dans les deux cas : une loi, pas une circulaire. [DATA — PMC, Advancing health system strengthening in Ghana, 2022 ; Ethiopian Investment Commission — épisodes 15, 17]

La décision concrète : amender le Code des Marchés Publics ivoirien pour inscrire une clause de préférence nationale pharmaceutique de 15 % sur le prix d'offre, applicable à tout producteur titulaire d'une licence AIRP valide et conforme GMP, pour les médicaments inscrits sur la liste nationale des médicaments essentiels. 15 % est le niveau de départ raisonnable — suffisant pour rendre la production locale compétitive sur les formes simples (paracétamol, metformine, amlodipine de l'épisode 19) sans distordre excessivement le marché.

L'impact immédiat : chaque appel d'offres de la NPSP-CI devient un signal de marché clair pour tout investisseur ou partenaire CDMO qui analyse le potentiel du marché ivoirien. C'est la "demand certainty" que les financeurs cherchent — et que l'Afreximbank a explicitement identifiée comme condition d'un dossier bancable.

Décision 3 — Accélérer l'AIRP vers ML3 comme priorité budgétée et assistée

Le ML3 de l'OMS conditionne tout : l'accès aux marchés CEDEAO harmonisés (AMRH), l'attractivité pour les CDMOs internationaux, le financement par les programmes continentaux. C'est documenté dans les épisodes 11, 14, 15, 17 et 18.

Le Rwanda a atteint ML3 en décembre 2024 en tant que pays non-producteur — en visant ses fonctions réglementaires existantes (enregistrement, pharmacovigilance, surveillance du marché), sans attendre d'avoir une industrie. Le Sénégal, premier pays francophone ML3, a suivi le même jour. [DATA — OMS, Senegal and Rwanda achieve WHO Maturity Level 3, 5 décembre 2024 — épisode 17]

La décision concrète en trois parties :

Inscrire dans la loi de finances 2027 une ligne budgétaire dédiée au plan d'accélération ML3 de l'AIRP — ressources humaines supplémentaires, mise à niveau des systèmes d'information, formation du personnel.

Déposer une demande formelle d'assistance technique auprès de l'OMS Bureau Afrique et d'Africa CDC pour déclencher le processus d'évaluation GBT. Ce processus ne peut pas être initié unilatéralement.

Fixer un objectif public et daté : ML3 en 2028. La date crée la pression institutionnelle. Sans date publique, ML3 reste une aspiration.

Décision 4 — Créer un régime fiscal pharmaceutique dédié à la Zone Franche VITIB

La VITIB existe. PHARMANOVA et FOSUN y sont implantés. Mais la VITIB est une zone franche multi-sectorielle — pas un pôle pharmaceutique. Le Maroc a des zones d'accélération industrielle avec un régime fiscal explicitement dédié au pharma : IS à 15 % pendant 20 ans, exonération de droits de douane sur les intrants pharmaceutiques, procédures d'importation accélérées. [BENCHMARK — Politique pharmaceutique nationale du Maroc, Ministère de la Santé, 2012 — épisode 15]

L'Éthiopie est allée plus loin : concevoir le KPIP comme un parc entièrement dédié au pharma, avec l'OMS impliquée dès la conception pour garantir la conformité GMP du parc lui-même. [DATA — OMS, WHO provides technical support for Kilinto Pharmaceutical Industry Park, 2019 — épisode 17]

La décision concrète : publier un décret créant, au sein ou à l'adjacence de la VITIB, un périmètre pharmaceutique dédié avec : IS à 15 % pendant 15 ans pour tout investissement pharmaceutique certifié GMP AIRP, exonération de droits de douane sur les APIs importés destinés à la production locale, procédure de dédouanement accélérée pour les intrants pharmaceutiques, et accès préférentiel au foncier industriel. Ce régime doit être traduit en anglais et en mandarin, et communiqué activement auprès des CDMOs indiens et coréens identifiés dans l'épisode 14. Un régime fiscal attractif qui n'est pas connu des investisseurs ciblés n'existe pas dans les faits.

Décision 5 — Déposer une candidature formelle à l'Africa Health Security Investment Plan d'Afreximbank

C'est la décision la plus immédiatement actionnable — et paradoxalement celle que les gouvernements africains omettent le plus souvent en attendant que les financeurs viennent à eux.

En juin 2024, Afreximbank et Africa CDC ont annoncé un engagement de 2 milliards de dollars pour l'Africa Health Security Investment Plan, destiné à soutenir la fabrication de produits pharmaceutiques sur le continent. Ce plan inclut du financement projet, des garanties, des prises de participation via FEDA (le Fonds pour le Développement des Exportations en Afrique), et des services d'assistance technique. [DATA — Afreximbank / Africa CDC, communiqué conjoint, Paris, 20 juin 2024]

En novembre 2024, Afreximbank a financé la préparation d'un site pharmaceutique de 40 millions de dollars au Kenya — capacité annuelle de deux milliards de comprimés et gélules — via une Project Preparation Facility, un mécanisme spécifiquement conçu pour les porteurs de projet qui ont l'intention mais pas encore les études de faisabilité. [DATA — Afreximbank / Med Aditus, Kisumu, 29 novembre 2024]

La BEI et Afreximbank ont par ailleurs lancé un programme de 200 millions d'euros pour la santé et la production pharmaceutique locale en Afrique subsaharienne — couvrant explicitement les entités privées et publiques qui développent des capacités de fabrication pour répondre à des besoins médicaux non couverts. [DATA — EIB / Afreximbank, Doha, 2023]

2 Mds$Africa Health Security Investment Plan — Afreximbank + Africa CDC (juin 2024)
200 M€programme BEI-Afreximbank production pharmaceutique Afrique subsaharienne
40 M$financement Afreximbank pour un seul site de 2 milliards de comprimés/an au Kenya

La décision concrète : mandater le Comité de Pilotage (décision 1) pour préparer et déposer, avant fin 2026, une candidature à l'Africa Health Security Investment Plan d'Afreximbank, en articulant : le périmètre pharmaceutique VITIB (décision 4), les molécules prioritaires et les partenaires techniques identifiés (épisode 19), et le plan d'accélération ML3 (décision 3). En parallèle, déposer une candidature à la phase 2 d'AIM2030 dès son ouverture.

La séquence qui compte

Ces cinq décisions forment une chaîne causale précise :

La décision 1 (coordinateur) crée l'architecture institutionnelle qui rend toutes les autres décisions cohérentes.

La décision 2 (préférence nationale) crée la demande garantie qui rend la décision 5 crédible aux yeux des financeurs. Afreximbank ne financera pas un site qui ne sait pas à qui il vendra.

La décision 3 (ML3) crée la crédibilité réglementaire qui rend la décision 4 attractive aux yeux des CDMOs. Un régime fiscal attractif dans un pays sans régulateur crédible n'attire pas les industriels — ça attire les opportunistes.

La décision 4 (régime VITIB) crée l'environnement fiscal qui rend la décision 5 bancable. Un projet sans cadre fiscal défini n'est pas finançable.

La décision 5 (candidature Afreximbank) active les financements continentaux qui permettent au système de se mettre en mouvement sans que le budget de l'État ivoirien soit le seul levier. [ESTIMATION — chaîne causale propre à cette série, basée sur les trajectoires éthiopienne, ghanéenne, marocaine et rwandaise — épisodes 15, 16, 17, 18]

La différence entre les pays qui ont réussi et les pays qui sont restés à l'état d'aspiration n'est pas l'argent, ni la technologie, ni la main-d'œuvre. C'est la spécificité de la décision politique. L'Éthiopie n'a pas dit "nous voulons développer notre industrie pharmaceutique." Elle a dit "voici la NSPA-Pharma, voici les responsables de chaque pilier, voici les jalons annuels de 2015 à 2025." La CI a l'intention. Il lui manque la spécificité.

Sources : Afreximbank / Africa CDC, communiqué conjoint, Paris, 20 juin 2024 · Afreximbank / Med Aditus, Kisumu, 29 novembre 2024 · EIB / Afreximbank, €200m Africa health resilience investment initiative, Doha, 2023 · Afreximbank, Third World Local Production Forum, Abu Dhabi, avril 2025 · Africa CDC, Funding Options for Health Products Manufacturing in Africa Tabled, mars 2025 · IFC, Answering Africa's Call for Private Investment in Pharma Manufacturing, juillet 2025 · OMS, NSPA-Pharma Ethiopia 2015-2025 · OMS, Senegal and Rwanda achieve WHO Maturity Level 3, décembre 2024 · PMC, Advancing health system strengthening in Ghana, 2022 · Ethiopian Investment Commission · Politique pharmaceutique nationale du Maroc, 2012 · Épisodes 2, 3, 11, 14, 15, 16, 17, 18, 19 de cette série

Épisode 21 ↓

Le modèle d'investissement

Coûts, structure financière, ROI, et comment entrer concrètement dans le marché pharmaceutique ivoirien. Dans 3 jours.

MD
Mohamed Diaby
Professionnel de l'Industrie Pharmaceutique · Auteur de la série PharmaCI
Prépa BCPST à l'INPHB (Yamoussoukro) · Ingénieur Biotechnologique en France · Formation de premier rang en Management Pharmaceutique (Grenoble École de Management). Travaille au sein d'un grand laboratoire pharmaceutique européen. Pont entre les standards de l'industrie pharmaceutique européenne et le marché ivoirien et ouest-africain. Toutes les données sont sourcées ou signalées comme projections. La santé ne supporte pas l'approximation.